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Littérature


Vendredi 5 décembre 2008
Voici un livre qu'on n'oublie pas. Le titre du roman, assez brut, invite immédiatement à un questionnement : "la pitié dangereuse". Dangereuse ?
Stefan Zweig (1881 - 1942), écrivain autrichien et juif, rêve en humaniste d'une Europe pacifiée. Dès 1933, ses livres sont brûlés en autodafé dans les villes allemandes et autrichiennes. En 1942, en exil au Brésil, rompu par les progrès du nazisme, il se suicide avec sa femme.
A la veille de la Première Guerre mondiale dans une petite ville de garnison autrichienne, Hofmiller, un jeune officier de vingt-cinq ans, fait la connaissance de la riche famille de Kekesfalva, dont la fille, Edith, est paralysée. Pris de pitié pour la jeune fille, l'officier lui tient compagnie et les visites se succèdent, tant et si bien que la jeune paralysée tombe follement amoureuse du jeune homme.
La quatrième de couverture, malheureux texte, nous apprend froidement que "cet amour impossible finira tragiquement"... Mais dès les premières pages, dès le titre même, on le sait. Cependant, rien n'est plus grossier que de devoir le lire sur la jaquette de l'éditeur commercial ; on préfèrerait laisser cette sensation naissante résonner intérieurement, de plus en plus fort, au fil de la lecture, comme une intuition.
Le livre fait réfléchir sur le sentiment de pitié. Zweig insiste bien sur cette notion, sans évoquer celle de compassion. Si la compassion est ce "sentiment qui incline à partager les maux et les souffrances d'autrui", la pitié est un "sentiment d'affliction que l'on éprouve pour les maux et les souffrances d'autrui et qui porte à les soulager". Quelques degrés de langage séparent donc ces deux mots. A quel niveau peut-on dire que l'on ressent de la pitié ? Comment réagir face à ce sentiment et quel comportement adopter ?

Lors de la première rencontre, Hofmiller invite Edith à danser, ignorant qu'elle est paralysée. Cette terrible maladresse provoque chez la jeune fille une crise violente. A force de visites, un sentiment de plus en plus fort envahit le jeune officier : "Ce n'est pas la souffrance imaginée qui vous consterne et vous anéantit, c'est celle que l'on a vue de ses propres yeux."
Lorsque la jeune paralysée tombe amoureuse, ce n'est pas une légèreté du coeur. En effet, dans le bouillonnement des pensées, des désirs, des souffrances et dans l'espoir de la guérison, la passion est de celles qui font vivre ou mourir. Cet "abîme du sentiment" est d'autant plus immense que le corps qui l'abrite est prisonnier. Lorsque l'intimité scelle des liens, soude les caractères, au stade du non-retour, le jeune officier est acculé : la jeune fille se tuera s'il refuse son amour.
La difficulté à laquelle le jeune homme est confronté est d'autant plus infernale qu'elle met en jeu la vie d'une femme. Zweig propose une solution, mais celle-ci implique un choix de sacrifice : cette solution se nomme "la pitié créatrice",  "la seule qui compte", celle qui  "sait ce qu'elle veut et est décidée à persévérer jusqu'à l'extrême limite des forces humaines" (moralité religieuse à part).
Mais l'immaturité du jeune officier et sa faiblesse le conduisent à osciller perpétuellement entre la nécessité de vivre et le souci de ne pas causer la mort de la jeune fille par un refus. C'est ainsi qu'il se fiance malgré lui ; en effet, "un mensonge, s'il rend quelqu'un heureux, a plus d'importance que toutes les vérités." Ainsi, en voulant échapper à la terrible responsabilité de la mort d'Edith, il en oublie de prendre ses responsabilités vis-à-vis de lui-même. C'est là son dilemme : se sacrifier pour la bonne cause ou avoir une mort sur la conscience ? Mais le sentiment de pitié qu'il ressent ne se traduit que par "l'impatience du coeur  de se débarrasser le plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d'autrui, qui n'est pas du tout la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l'âme contre la souffrance étrangère." Sa jeunesse, sa lâcheté et son esprit contradictoire l'empêchent d'adhérer à l'idée : "On s'élève en se donnant, on s'enrichit en compatissant aux maux d'autrui."
Zweig nous rappelle que la pitié, lorsqu'elle est un engagement de sentiment, devient une très lourde responsabilité.

La lecture de ce roman ne se déroule pas comme une calme distraction, mais plutôt comme une course endurante vers l'empire des émotions. Lorsqu'on atteint un stade où la lecture s'interrompt continuellement par le besoin de digérer humainement les passages qu'on vient de lire, il n'est pas malhonnête de dire que le livre nous transforme. N'est-ce pas là toute la puissance d'un romancier, lorsqu'il nous bouleverse ?
La subtilité des analyses, la finesse des descriptions et la simplicité d'écriture transportent le lecteur à un haut degré de réflexion sur les comportements. Je recommanderais La Pitié dangereuse à tout lecteur en mal d'un bon livre car celui-ci, en plus d'être un chef-d'oeuvre, ne peut pas se laisser ignorer.




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Jeudi 9 octobre 2008

Déjà lauréat du prix Renaudot (Le Procès-verbal, 1963) et du prix de l'Académie Française (Désert, 1980), Jean-Marie Le Clézio a reçu le 9 octobre 2008 le Prix Nobel de Littérature, après la parution de son roman, Ritournelle de la faim.
Les deux derniers lauréats français de ce prix étaient Claude Simon en 1985 et Jean-Paul Sartre en 1964.



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Dimanche 28 septembre 2008
Nous voici dans le désert, hors du temps, hors des villes historiques. Nous sommes au contact d'un peuple, d'une humanité, celle qui vit dans le désert, la seule qui puisse y survivre, au rythme du soleil et de la mer, avec une vision majestueuse, sans rien qui puisse séparer le ciel de la terre. Et lorsqu'il n'existe pas d'espace créé par les hommes entre ces deux parties de l'univers, on en revient aux fondamentaux de l'humain et soudain, les sensations qu'on n'écoutait plus sont décuplées : une odeur, la force du vent, l'eau qui ruisselle le long du corps, un cri, le soleil qui brûle la peau... On apprend à retrouver le goût des sensations, en pleine liberté.
Chaque personnage cultive en lui la religion de ses ancêtres qui vivaient eux aussi sous les lois du désert. La terre promise est leur combat, leur but, leur foi, et ils avancent toujours, portés par la sagesse.
Désert est par ailleurs un livre sur la violence de la ville. Au désert s'oppose la froideur âpre et stérile de la ville, lieu du non-sens. Aux lois sacrées du désert s'opposent les codes grossiers de la société urbaine... Mais l'image caricaturée de la ville est là pour sublimer la pureté intérieure des
hommes du désert.
Pour une fois, au cours de ma lecture, j'ai oublié l'auteur, le contexte d'écriture, l'année de publication et tout ce qui fait qu'un livre s'inscrit dans une histoire littéraire. Je me suis laissée porter jusqu'au dépaysement complet. Ce roman invite à un oubli total de ce qu'on est et surtout de sa façon de vivre, à la recherche de l'essentiel.

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Dimanche 21 octobre 2007
"[...] le mirage toujours loin de la réalité, cette réalité qui trompe le rêve, qui n'accomplit pas le souhait."
(Les Miroirs dans le jardin)

"Chaque fois qu'un sentiment la torturait ou l'exaltait, elle n'avait qu'à le planter devant la glace, le regarder attentivement et le détacher d'elle."
(Les Enfants de l'albatros)

"Cette façade avec toutes ses ouvertures éclairées [...] lui parut être exactement l'image d'elle-même, d'un être partagé en une multitude de petites cases. Les scènes qui se jouaient dans une pièce, puis dans l'autre, ressemblaient à ce qui se passe dans les compartiments de l'âme que la vie touche à tour de rôle, suivant les circonstances."
(Les Enfants de l'albatros)

"Or, quand on joue un rôle sous de mauvais prétextes, mû par des inquiétudes et des hantises plus que par un besoin profond, ce qui nous prouve qu'on joue vraiment la comédie et que ce rôle ne convient pas à notre vraie nature, c'est cette tension, cette crispation insupportable qu'on éprouve."
(Les Chambres du coeur)

"Elle s'y sentait comme dans le ventre de la terre, dans un lieu clos où la conscience ne pénètre pas pour promener son faisceau de lumière sur le tragique de toutes les insatisfactions. [...] Elle aimait le silence plus que tout. Le silence, où le corps, les sens, les instincts sont plus vifs, plus puissants, plus sensibles ; ont une vie plus capiteuse, plus enivrante, et ne se laissent plus transmuer en pensées, en paroles, en abstractions exquises, en cette mathématique du sentiment qui prend souvent la place des grandes éruptions volcaniques, des explosions de fièvre, de volupté et de désir."
(Les Chambres du coeur)

"Les écrivains ne vivent pas une seule vie, ils en vivent deux. D'abord ils vivent, puis ils écrivent ; c'est le "revenez-y", la réaction différée." (Journal I)

" Jamais je n'ai vu aussi nettement que ce soir que tenir mon journal est un vice. Je suis rentrée chez moi épuisée par de magnifiques discussions avec Henry au café ; j'étais euphorique en rentrant dans ma chambre, j'ai tiré les rideaux, jeté une bûche sous le feu, allumé une cigarette, tiré le journal de sa dernière cachette sous ma coiffeuse, l'ai jeté sur l'édredon de soie ivoire, et me suis préparée à me mettre au lit. J'avais le sentiment que c'est ainsi qu'un fumeur d'opium se prépare pour sa pipe d'opium. Car c'est le moment où je revis ma vie en termes de rêve, de mythe, comme une histoire sans fin." (Journal I)

"Ecrire, pour moi, c'est un monde agrandi, un monde sans limites qui contient tout." (Journal I)

"L'autre soir nous avons parlé de la littérature qui élimine l'accessoire pour nous donner une "dose" de vie concentrée. Je m'écriai, presque avec indignation : "C'est là le danger, elle vous prépare à vivre, et en même temps elle vous prépare des déceptions parce qu'elle vous donne une idée trop intense de la vie, laisse de côté les temps morts ou ennuyeux. Vous-même aussi, dans vos livres, vous décrivez sur un rythme accéléré des séries d'événements remplis de passion, au point que je supposais que votre vie était délirante, intoxiquée."
La littérature est une exagération, une dramatisation, et ceux qui s'en nourrissent (comme moi) courent le grand danger d'essayer de suivre un rythme impossible. D'essayer de vivre tous les jours des scènes à la Dostoïevski. Et il y a entre écrivains une recherche forcenée de l'extravagance. Nous nous incitons mutuellement à forcer notre rythme." (Journal I)

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