Roger Waters, l'esprit de Pink Floyd

Publié le par Lou


Roger Waters à Magny-Cours le 14 juillet 2006






Avant de parler de ce concert, je rappelle la disparition récente de Rick Wright, claviériste de Pink Floyd, décédé le 15 septembre 2008, à l'âge de 65 ans.


L'espoir de voir se reformer Pink Floyd étant à présent vain, on peut considérer comme exceptionnel le retour de deux de ses membres sur la scène, le temps d'un concert, plus exactement le temps de rejouer l'intégralité du joyau qu'est The Dark Side of the Moon. Exceptionnel d'entendre et de voir Roger Waters, le leader, la clé de voûte, le pilier, la tête pensante du groupe rejouer avec Nick Mason l'album avec la même force que trente ans auparavant. Exceptionnelles aussi les circonstances : Syd Barrett, membre fondateur du groupe, est mort une semaine avant le concert... Hommage obligé. Ce furent évidemment "Shine on you crazy diamond" et "Wish you were here". Mais reprenons dans l'ordre, sans s'emballer.

Vingt mille personnes sur le site de Magny-Cours en ce 14 juillet 2006. Il fait encore jour et se succèdent tristement les premiers, Tony Joe White et... Laurent Voulzy ! Sous la pluie. Tous parapluies ouverts, nous attendons plus que nous écoutons. Waters n'apparaît pas avant le crépuscule, ou plutôt avant que la lune soit levée. Et Dark Side pas avant la nuit tombée. Etrangement, et comme par magie, la pluie cesse lorsqu'arrive Waters en noir avec ses étincelles, la lumière, le son, les écrans géants... Tout petits, nous sommes minuscules et recroquevillés, encerclés par des colonnes d'enceintes et, pas encore tout à fait prêts, nous nous prenons dans les oreilles "In the flesh" ; direct... Et très vite, "Shine on you crazy diamond" avec les images de Syd Barrett qui défilent sur les écrans géants ; on pleure déjà. Plus on entre dans la musique, plus les lumières nous captivent et plus les images sont saisissantes. Tout cela jusqu'à "Sheep", où le son nous porte dans une autre dimension, crescendo, les bêlements des moutons à droite, les oiseaux à gauche, derrière, on se retourne, les enceintes en jettent de tous les côtés, on est ailleurs, c'est du jamais entendu, est-ce possible ?...
Au milieu de la beauté, du style, de la folie, de l'élégance, du génie, Waters n'oublie pas ses revendications politiques ; il commence par deux titres de The Wall (il terminera par trois du même) et il nous offre beaucoup de morceaux de Pink Floyd dont il est le créateur incontesté. Sur les écrans, on voit Bush, on voit Ben-Laden et il nous transcrit un épisode de son enfance dans une bande-dessinée assez trash...
Encore sous l'enchantement de la perfection sonore, nous voyons enfin la lune, plongés dans le noir total, le silence, les battements de coeur. Waters est là et Mason est apparu. Dark Side, le rêve... Mais Waters ne nous épargne pas, il lance le très expérimental "On the run" : des watts, des watts et des watts !! Nous fixons les images, hypnotisés, pris dans la folie, nous vivons le bad trip, la descente aux enfers, l'agonie, la nausée, les hallucinations, jusqu'à la sonnerie du réveil... Mais nous ne nous réveillons pas vraiment ; nous sommes dans une espèce de schizophrénie qui rappelle justement celle de Syd : "There is someone in my head but it's not me". Nous ne sommes plus nous-mêmes, nous atteignons quelque chose de surréel. Nous ne savons plus si nous devons rire, pleurer, crier, chanter, danser, souffrir, aimer ; notre fibre émotionnelle est bouleversée.
En rappel, Waters met nos nerfs à vif sur "The happiest days of your life", suivi de "Another brick in the wall", justement parce que c'est là qu'on l'attend. L'apothéose, c'est le feu d'artifice qui se matérialise par une pluie d'étincelles et double lancer de flammes à cinquante mètres au-dessus de la scène sur le sommet qu'est "Comfortably numb". A une distance moyenne, c'est comme un coup de soleil (ou un coup de lune ?) et on a les joues en feu.
Le visage rouge des reflets projetés en l'air et les yeux tout alanguis, nous reprenons le chemin du retour
, dans la nuit profonde. Une fumée blanche flotte encore au loin.

La douceur de Pink Floyd, la voix suave de Gilmour, les belles envolées musicales et la perfection surnaturelle qui s'en dégage sont de merveilleux ornements qui dissimulent un univers noir et névrotique. Une bonne part de la puissance de Pink Floyd réside dans ce côté sombre et, la plupart du temps, ce sont les têtes fortes qui l'alimentent. Ce fut Syd Barrett au départ, puis Waters. La personnalité dominante de Waters, à la fois névrosée et géniale, marquée par l'idée de guerre et engagée politiquement, a emmené Pink Floyd sur ces terrains obscurs, mais toujours profondément explorés. En 1985, Pink Floyd abandonné par son leader était privé de sujet de travail, de parolier et de son moteur créatif, particulièrement perfectionniste. Pink Floyd en un mot était amputé de son sens musical. Gilmour a sauvé le groupe en réintégrant Rick Wright qui avait été exclu par Waters en 1980, mais n'a donné qu'un son statique et calculé, ponctué de quelques paroles creuses.
Il suffit de comparer une version de "Comfortably numb" du Pink Floyd actuel avec celle d'un Roger Waters pour comprendre qu'on est bien plus dans l'esprit de Pink Floyd avec Waters seul qu'avec les trois autres rassemblés (écouter In the flesh de Waters et The live bell de Gilmour). Notons aussi que Gilmour chante désormais faux et s'essouffle terriblement, alors que la voix de Waters n'a fait que s'enrichir avec les années. D'ailleurs est-il plaisant de remarquer que physiquement Gilmour ne tient plus la route à côté de Waters... Enfin sont flagrants la platitude incroyable et l'ennui des reprises de Gilmour devant la profondeur, la richesse et l'intelligence des interprétations de Waters...
D'où le caractère exceptionnel de ce concert de Roger Waters qui a donné une version profonde et authentique de Dark Side.
On s'y croit vraiment, c'est comme Pink Floyd en 1973, toute la plénitude sonore y est et c'est peut-être mieux encore... En effet, la crainte de Pink Floyd depuis vingt ans, avec le bras droit en moins, n'est autre que celle du vide.




Roger Waters sur "Careful with that axe, Eugene", 1971








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economics dissertation 02/01/2010 12:44


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L'Homme du Froid 26/10/2008 18:43

WOW ! Quelle plume ! Superbe article sur de superbes impressions et un super concert : on s'y croirait ! attends une seconde..., mais j'y étais...!! ;-)

Lou 26/10/2008 20:42


Mais on n'avait pas de parapluie... et Voulzy sous la flotte, c'était vraiment dommage...


Daemon Pulsar 20/10/2008 22:06

Voila sans nul doute ce que l'on appelle ... une fan. Je ne pensais pas qu'il était possible de restituer par écrit ce qu'un tel concert doit donner, mais je trouve (comme d'habitude) que tu t'en sors très bien ! Je m'en vais tout de suite écouter les quelques titres que tu mentionnes ...

Lou 21/10/2008 18:44


Oui c'est vrai que j'aime bien. Ca n'a pas été simple, il a fallu que je reprenne des vieilles notes d'il y a deux ans et que je me souvienne, mais ce genre de show ne s'oublie pas... Merci de ton
petit message !!