Les origines de Franz Liszt à Raiding

Publié le par Lou

  L'enfant prodige du XIXème siècle


A Vienne, nous connaissons la Hofburg, Schönbrunn, le Prater, le Belvédère, le musée des Beaux-Arts, gigantesques lieux d'art et d'histoire. Si nous affinons un peu notre parcours, nous rencontrons les musiciens : Johann Strauss, Mozart... et, en sortant de la capitale, la petite maison natale de Liszt, à Raiding. C'est déjà toute une épopée de s'y rendre ; en effet, il faut s'attendre à y passer la nuit et ça n'est pas peu dire car le bus qui y emmène ne permet pas d'en revenir... à moins de passer par la Hongrie ! En plus, lorsque aucun Viennois n'est capable de situer le village sur une carte, pas même l'office de Tourisme, et que chaque personne interrogée fait la grimace en répétant le nom inconnu "Raiding ??!", en forçant un peu sur la phonétique, on sait qu'on est déjà hors circuit.
Raiding ( Doborján en hongrois) était au XIXème siècle en Hongrie et appartenait au district de Sopron. Aujourd'hui en Autriche, ce village de 840 habitants est à une centaine de kilomètres de Vienne et à deux cents de Budapest.
C'est en 1811 qu'est né Franz Liszt. Sa maison natale est un lieu emblématique. Sur l'image de Liszt, noble figure, pianiste diabolique et inspirateur de tant d'amours princières, pourrait se calquer celle d'un aristocrate. Mais, dans la campagne hongroise des années 1810, son père est intendant des bergeries du prince Esterházy et sa mère femme de chambre... Comment peut-on croire que toute la force et le mystère du génie de Liszt tiennent dans ces modestes origines ?
La petite maison rénovée n'a rien de spectaculaire. On cherche en vain un signe de richesse, un symbole de noblesse ou un objet attirant le regard. Rien. Nous sommes exactement comme dans un pèlerinage, où la curiosité des yeux est à la recherche d'une résonance intérieure.




Liszt prend ses premières leçons de piano avec son père. Au moment où le savoir du père est dépassé par les progrès étonnants du fils, Adam Liszt est persuadé que Franz a du génie. 
A dix ans, Liszt quitte la maison natale et sa mère pour étudier à Vienne auprès de Czerny et de Salieri, puis à Paris auprès de Paër. A douze ans, il est une curiosité européenne. Mozart est revenu, réincarné sous les traits de cet enfant pâle qui interprète avec une facilité extraordinaire les oeuvres réputées injouables de Moscheles et d'autres. 
A quinze ans, lorsque Liszt s'installe à Paris, son père vient de mourir, il fait venir sa mère restée en Hongrie et entretient le ménage grâce aux leçons qu'il donne déjà à l'aristocratie. La rencontre avec les autres jeunes pianistes et compositeurs de son époque est détonnante. A l'heure où Paris est la capitale européenne de la culture et fourmille de pianistes de toutes les nationalités, ceux-ci rivalisant sans cesse pour s'attirer les faveurs du public parisien, Liszt seul déchiffre les partitions manuscrites les plus complexes à vue sans aucune faute et avec tout le style nécessaire à l'interprétation. Mendelssohn hurle : "Un miracle ! un vrai miracle !", Chopin écrit à son ami  Ferdinand Hiller : "Liszt me transporte hors de mes idées honnêtes. Je voudrais lui voler la manière de rendre mes propres Etudes." Et lorsque Liszt organise un duel pianistique avec son rival le plus sérieux, Thalberg, chez Cristina de Belgiojoso, c'est encore à lui que revient la meilleure part de la victoire : "Thalberg est le premier pianiste du monde, Liszt est le seul."




Si on se replace dans le contexte de l'époque, l'ascension extraordinaire de Liszt tient du miracle et son exécution prodigieuse dépasse carrément l'entendement. Pourtant, c'est bien dans cette modeste maison de fonction que ce talent est né...Tout laisse à penser que Liszt avait une bonne étoile. Etrangement, son année de naissance (octobre 1811) était aussi celle du passage de la Grande Comète. Ma raison se défendrait à coup sûr de rester sur une telle superstition...

Il n'y a rien d'étonnant à voir que Liszt, en tant qu'enfant prodige, a un lien de parenté très fort avec Mozart. Si Mozart est l'auteur d'un premier opéra à l'âge de onze ans, Liszt pour sa part en compose un à douze ; et c'est à quinze ans que Liszt écrit les esquisses de ce qui deviendra plus tard rien de moins que les Etudes d'exécution transcendante.
Mais tout est dû au père. Adam Liszt, avant de s'installer à Raiding, a sous l'autorité du prince des fonctions qui font appel à son talent de musicien. En tant qu'amateur, il est passionné. La dépression le gagne le jour où il se retrouve intendant des bergeries à Raiding, loin de toute vie culturelle et artistique. Il faut donc comprendre son engouement au moment où il entend son fils de cinq ans chanter avec une parfaite justesse la mélodie d'un concerto de Ries qu'il joue lui-même au piano. C'est pour lui l'occasion de sortir de son enfermement. En Liszt il place donc tous les espoirs de succès et se relève de sa dépression. La réussite précoce du jeune Liszt se comprend dans la persévérance et le talent d'un père à tout mettre en oeuvre pour donner à son fils les meilleurs enseignements possibles auprès des plus grands maîtres, au détriment de l'équilibre financier et familial. C'est aussi en cela que Liszt rejoint Mozart. Comme lui, le jeune Mozart était parti en tournée avec son père (employé du prince-archevêque Schrattenbach) et avait ravi l'Europe. Au cours des tournées européennes, le père de Liszt est licencié de ses fonctions auprès du prince Esterházy qui lui a accordé un congé et une bourse d'études à condition qu'il reprenne son travail au bout d'un an (ce qu'il n'a pas fait). Le père étant donc sans emploi, après avoir sacrifié beaucoup pour les études de son fils, ce sont les dix doigts de Liszt qui vont financer à eux seuls tous les déplacements et entretenir le foyer.
La survie de la famille repose donc sur le génie du fils prodige...
Et pour cause, qui d'autre peut, à quinze ans, "envoyer se rasseoir Hummel et Moscheles" ?


Publié dans Musique

Commenter cet article