La science de l'écriture

Publié le par Lou

"Je trouve à écrire un plaisir d'artisan. J'aime à choisir la plume et le papier qui seront mes outils, à ranger avec soin la table avec laquelle j'opérerai. "Sur le vide papier que sa blancheur défend", j'attends que mes doigts se mettent à danser, laissant leur trace sinueuse dont l'allure, l'enchaînement, la composition d'ensemble témoignent pour moi, indépendamment de sa signification, de la plus ou moins grande qualité de mon ouvrage.
Le premier jet, l'ébauche est pour moi la phase la plus aléatoire de l'acte d'écrire, celle que ma paresse naturelle me porte à différer le plus longtemps. L'entreprendre exige un grand effort et quelque courage. Puis, je me trouve poussé par la vague croissante des mots accumulés et tiré vers l'avant par une vision plus dégagée des objectifs vers lesquels je tends. Une sorte de bonheur en résulte, une illusion de facilité dont il arrive qu'elle vous égare, mais par laquelle il importe pourtant de se laisser porter aussi longtemps qu'elle vous habite.
Un nombre croissant d'écrivains composent, paraît-il, en pianotant sur leur machine à écrire. J'imagine mal comment ils s'y prennent. L'aventure solitaire d'écrire présente quelques analogies avec la chasse vagabonde devant soi. L'une et l'autre me paraissent mal s'accommoder de l'emploi d'un engin mécanique. Son bruit ne peut qu'effaroucher les proies gîtées dans les couverts, dans la forêt comme dans notre monde intérieur. Ces dernières se laissent beaucoup mieux approcher par une plume circonspecte et silencieuse.
Le vrai plaisir artisanal commence après la production de l'ébauche. Il faut alors en faire retomber les parties stériles, pousser jusqu'à leur expression aussi exacte que possible les idées qui n'étaient qu'approchées, combler les lacunes, polir le tout. Travail fascinant, analogue me semble-t-il à celui du sculpteur ou de l'ébéniste. Je m'y adonne sans paresse aucune, non seulement à ma table à écrire, mais loin d'elle, en m'éveillant la nuit, ou bien dans la journée, au beau milieu d'une autre occupation. Il semble que la recherche d'une solution à telle ou telle difficulté d'expression se poursuive en moi à mon insu. Le vrai problème me semble être de ne pas prolonger cette quête pour le seul plaisir, passé les limites où le mieux devient l'ennemi du bien, celles où le texte perd les couleurs de la vie pour se transformer en exercice de style. Et sans doute ces limites sont-elles situées de façon très différente suivant la nature de l'ouvrage entrepris : le poème ou l'essai exigeant beaucoup plus de retouches et de repentir que le récit ou les mémoires.
A la satisfaction de l'artisan fier d'exercer son expertise s'ajoute parfois celle du chercheur favorisé par la chance. Il vous arrive, par exemple, de revenir sur un texte antérieur pour le remettre en ligne avec une trajectoire que des pages récentes vous ont permis d'affiner. Du bout de la plume, vous dispersez les peaux déjà mortes, vous faites l'ablation de ce qui vous paraît déviant. Soudain, vous avez le sentiment de toucher la matière dure, d'atteindre une structure qui ne se laisse pas modifier. Vous la dégagez de sa gangue d'alluvions pour la rétablir sur son terrain natif. Et le sentiment vous vient non pas d'être l'auteur d'un écrit nouveau, mais d'avoir remonté au jour un texte anonyme et sans date.
Ces moments rares sont pour moi le plus fin du plaisir d'écrire. On aimerait danser autour de la statue."

Jacques de Fouchier, Le Goût de l'improbable, Fayard, 1984.

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Estrella Oscura 19/10/2007 22:01

L'acte d'écrire, projettant l'écrivain au plus profond, l'amenant à sonder le glauque comme la lumière de son être, crée cet instant magique et sans autre pareil où soudain, ces profondeurs se filent infinies et découvrent un nouvel être à la fois soi et autre-que-soi, supérieur en même temps que connu et pleinement senti.
L'instant du recueillement de l'écriture dévoile avec douceur, violence ou espièglerie le rideau de la transcendance magique derrière les secondes impalpables de l'existence.

Lou 21/10/2007 21:16

Ecrire, c'est être soi et se voir autre.Merci de ce beau commentaire.